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Étudier, un travail comme les autres

Dernière mise à jour : juin 23

Par Frédéric Lutaud



La condition d’étudiant à ceci de spécifique : elle fait de nous des adultes se consacrant à des activités essentielles mais nous ne sommes pas en activité au sens professionnel du terme. En effet, l’étudiant travaille à la construction de sa force de travail mais il n’est pas encore sur le marché du travail. Pour autant, l’acquisition de nouvelles connaissances nécessite de les revisiter, de les questionner pour éventuellement, un jour, les remettre en cause ou les prolonger. Assimiler un savoir ou un savoir-faire, c’est aussi en produire. Ce travail dépasse largement le cadre des études stricto sensu, car le développement des capacités intellectuelles et sociales de chacun nécessite toujours une ouverture sur le monde faite de rencontres, d’expériences et de partages. Bref, cela prend du temps, demande de la disponibilité, de l’implication, de l’assiduité. Seulement l’étudiant ne dispose pas d’un salaire puisqu’il n’est pas encore employé. Il y a donc deux catégories d’étudiants : ceux qui disposent de leur temps pour étudier quand la famille peut pourvoir et ceux qui doivent faire des boulots alimentaires pour payer leurs études. La reproduction des inégalités sociales se perpétue clairement au sein de la condition étudiante même si les bourses d’étude tentent de corriger cette injustice. Nous sommes très loin du compte permettant une véritable autonomie financière. D’ailleurs les boulots alimentaires sont une des principales sources d’échecs ou de renoncement dans les études supérieures. Sans compter les étudiants qui s’endettent pour payer l’accès à des établissements privés parfois forts coûteux. Aux États-Unis, la dette étudiante est estimée à plus de 1 000 milliards de dollars et représente une véritable bombe à retardement.


Un principe d’exploitation

L’injustice de la condition étudiante s’est normalisée au point que la possibilité qu’un étudiant finance ses études ne choque plus personne et que rien n’est vraiment fait pour y remédier. Nous touchons pourtant ici à un des paradoxes dès plus insupportable. Imaginons un instant une entreprise qui fait l’acquisition d’une voiture de fonction, qui paie l’essence pour la faire circuler mais qui refuserait d’en payer le coût de fabrication. Impensable ! Pourtant, c’est ce que font toutes les entreprises avec leurs salariés. Elles disposent de leurs compétences professionnelles et autres aptitudes sociales - et la rémunération est là pour reproduire quotidiennement cette force de travail - mais elles ne paient pas le coût de fabrication de leurs salariés, autrement dit leurs études. Pire encore, un salarié qui rembourse avec son salaire, le crédit qu’il a contracté pour étudier, cela revient à payer pour travailler. Nous touchons ici à des sommets d’exploitation capitaliste.

Le capital doit donc financer la formation de la force de travail qui lui permettra de faire des profits (un peu moins, du coup, il est vrai). Nous avons obtenu que soient incluses nos retraites dans le prix du travail, il faut faire de même avec nos études. L’étudiant doit percevoir un salaire pour son travail essentiel au renouvellement des générations. Les études, comme la retraite, constitue un au-delà de l’emploi qui doit faire l’objet d’un revenu socialisé.


Un salaire étudiant

Certains défendent un revenu universel jeune et, à minima, un RSA étendu à la majorité civile ou. Ce serait évidemment un moindre mal si nous devions nous en contenter, mais le montant du RSA reste largement insuffisant pour étudier dans de bonnes conditions. Et surtout, en tant que revenu de solidarité active, il correspond à une assistance aux plus démunis qui ne trouvent pas d’emploi. Mais l’étudiant ne cherche pas un emploi, il cherche à se former. Il faut être aussi borné que le ministre de l’économie Bruno Lemaire pour oser déclarer « à 18 ans on veut un travail pas une allocation ». « Comment fait-on pour étudier si l’on travaille ? » aurait pu répliquer avec un peu d’à-propos Jean-Jacques Bourdin qui l’interviewait. À 18 ans, on n’a besoin ni de travail ni d’une allocation de subsistance stigmatisant une prise en charge par la société, on a besoin d’un salaire qui reconnaisse la valeur de son travail avec le confort nécessaire à son épanouissement. Bref, il faut intégrer la période de la vie précédant l’emploi dans notre couverture sociale, comme elle devrait d’ailleurs intégrer toutes les périodes de la vie adulte. Car des études doivent pouvoir être reprises à tout moment. Le salaire étudiant participe de la longue marche pour l’émancipation sociale. Et à la construction du jour d’après ?


Texte initialement publié dans la revue Démocratie & Socialisme

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