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Le revenu universel peut-il unifier le salariat ?

Dissensions à gauche sur la valeur travail

Article paru dans la revue Démocratie & Socialisme | N° 300 Décembre 2022

Le revenu universel fait couler beaucoup d’encre depuis l’écologiste post marxiste André Gorz dans les années 1990 jusqu’au candidat malheureux à la présidentielle 2017 Benoît Hamon qui en avait fait son cheval de bataille. Porté aujourd'hui dans ses déclinaisons par nos camarades de Génération·s, de EELV, du PS ou de LFI, la polémique a été ranimée par Fabien Roussel qui oppose une politique du plein emploi à une « gauche des allocs », du revenu universel et du RSA. Le revenu universel divise la gauche, mais au-delà de ses détracteurs et de ses partisans, est-il un projet en mesure d’unifier un jour le salariat ?





Évacuons tout de suite la question de son financement qui fait polémique. Evalué autour de 300 milliards d’euros, sujets à caution, on reproche au revenu universel d’exiger une modification de la répartition de la richesse nationale que jamais n’acceptera la classe dominante. Mais la retraite à 60 ans et la revalorisation des petites retraites comme des minima sociaux à 1000€, ainsi que l’augmentation des salaires et le plan massif de création d’emplois dans la Fonction publique cumulés, dont nous sommes partisans à gauche, seront aussi une modification profonde de la richesse nationale et tout autant combattus. Bref, c'est d'abord une volonté politique.

Ensuite, le revenu universel est-il « un piège à cons »(1) cherchant à se substituer à la Sécurité sociale pour « solde de tout compte » comme le voudraient certains libéraux ? Nous sommes naturellement opposés à la GDS à de tels subterfuges comme d’ailleurs nombre de partisans à gauche du revenu universel(2). Donc ici, point de faux procès caricaturaux qui divisent la gauche.


Valeur travail

Le revenu universel est devenu une appellation générique. Qu'il soit revenu citoyen chez les verts, garantie dignité à LFI, ou revenu de base au PS, etc, la question posée est d'abord celle d’un revenu socialisé et de son inconditionnalité. Autrement dit, faut-il une rémunération qui permette à tous de vivre et qui ne soit pas soumise à conditions de ressources ? Ou bien encore, doit-on dépendre du marché de l'emploi pour exister ? Pour y répondre, vitupérer contre "l'assistanat" est indigent, car c'est la question du travail qui est posée en force à toute la gauche et, par extension, celle de la valeur travail. Armand Ajzenberg dans l’Humanité(3) rappelle à juste titre que la valeur travail c'est la valeur indispensable à la reconstitution de la force de travail du salarié. C’est son coût ou son prix – selon que l’on se situe du côté du capital ou du travail – pour que la main-d’œuvre reste productive. Il précise que le salarié doit disposer « de quoi se loger, se vêtir et se nourrir, bref de quoi être en état de se représenter demain – chaque demain que dieu fait – au guichet de l’entreprise ». Certes, mais pas seulement, car il doit aussi pouvoir se reproduire et pas seulement reconstituer sa force de travail. La valeur travail doit inclure le travail de reproduction sociale (bataille portée par le féminisme et toujours aussi inaudible). En effet, pour être productif, le salarié a besoin d’un environnement affectif et culturel afin d’être psychologiquement équilibré et socialement performant, donc de parents travaillant à son éducation. Mais aussi bien du travail des grands parents retraités qui contribue à la transmission, la garde des enfants et libère les parents. Une force productive bien formée a besoin de travailler à ses études donc de s'y consacrer pleinement. Se former, demande aussi des interactions sociales enrichissantes, un travail associatif stimulant nécessaire à l'acquisition des compétences humaines et comportementales (l’enseignement parle aujourd'hui de soft skills). Bref, la valeur travail est composée de tout un travail micro et macro social qui n'apparaît sur la fiche de paie et la feuille de poste d'aucune entreprise et qui ne peut être pris en charge par aucune entreprise. Le prix de la marchandise dissimule cette « production de valeur sociale » (Marx)(4) pourtant indispensable à la construction de la force de travail. Il ne suffit pas de s’ériger comme Fabien Roussel en défenseur de « la valeur travail » et déclarer : « La gauche doit défendre le travail et ne pas être la gauche des allocations et minima sociaux », il faut aussi prendre en compte l'invisibilité du travail hors emploi dans nos sociétés sans lequel la production de valeur économique serait impossible et ne pas intérioriser une naturalisation du travail au service des intérêts de la classe dominante.


Revenu universel ou salaire socialisé ?

Alors le revenu universel est-il une bonne réponse à la reconnaissance du travail hors emploi nécessaire à la société ? Il participe de sa reconnaissance par sa réflexion(5), mais comme le RSA, il propose un revenu complémentaire « à côté » du salaire qui finalement oppose les travailleurs, ceux qui ont un emploi et ceux qui n’en ont pas. Il ne tire pas les conséquences de la participation de toute l'activité humaine à la production de valeur économique parce qu'il passe à côté de la condition salariale, au lieu de l'accompagner vers son dépassement avec le principe d'un salaire socialisé étendu à toute la population adulte. Car un revenu qui reconnaît un travail, ça s'appelle un salaire et celui-ci, loin de remettre en cause notre modèle de protection sociale, tout au contraire, vient le renforcer.

Il convient pour autant de maintenir la porte ouverte à la discussion avec toute la gauche pour s’ouvrir à des propositions comme la Sécurité sociale professionnelle de la CGT (salaire continué tout au long de la vie) en incluant un salaire socialisé dès la majorité pour les étudiants, car étudier c’est travailler au renouvellement des générations de salariés. Nous sommes tous des travailleurs en emploi ou hors emploi (le plus souvent empêchés) et il s’agit bien d’unifier le salariat dans son universalité au travers de son institution salariale conquise de haute lutte : la Sécurité sociale.

N’opposons pas la bataille pour un « revenu » socialisé à celles pour les 32h, les augmentations de salaires et le plein emploi. Ces luttes sont complémentaires. La Sécurité sociale était en son temps réservée aux salariés, elle s’est aujourd’hui universalisée. Il en sera de même pour le salaire. C'est l'horizon que doit porter la gauche.


Frédéric Lutaud


Notes

1. Position dommageable, à mon sens, développée dans D&S 298.

2. Par exemple, Baptiste Mylondo propose un revenu universel financé par la cotisation sociale.

3. "« Valeur travail » ou « fin du travail »", Armand Ajzenberg, 29/08/2022

4. Le Capital, Tome 1, Karl Marx.

5. « Il y a le travail domestique, le bénévolat… Tout ce travail-là,

qui produit des liens et pas des biens, bénéfices auxquels on est

sensible quand on est de gauche, n’aurait pas de valeur ? » Benoit

Hamon, dans "Fabien Roussel face à Benoît Hamon : les « allocs », la gauche et le travail", L'Obs, 29/08/2022.

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